Les archers et arbalétriers français pendant la guerre de Cent Ans.

 

 

Contrairement aux Anglais, les Français ne disposent pas d’une infanterie efficace. De plus, la plupart des rois de France, sur la pression de la chevalerie, se laissent convaincre de son inutilité. Pourtant, Charles VII y aura recours, mais en privilégiant l’arbalète compte tenue de l’infériorité de la qualité de nos arcs.

 

                           

 

 

L’équipement

L’arbalète, arme du soldat à pied par excellence est une arme puissante, mais encombrante, lente à armer et lourde. Cette arme pèse environ 20 livres, auxquelles il faut ajouter la trousse (petit carquois) soit 4 à 5 livres et le reste de l'équipement: pavois, capel de fer et autres protections métalliques soit un poids total de 70 à 80 livres. Un trait peut atteindre 350 km/h et percer une armure à 100 mètres. Elle garde la faveur et l’estime des stratèges français pendant plus de deux siècles et demi (1200-1460), en dépit de nombreux revers essuyés face aux archers anglais. Comme toute arme, l’arbalète évolue au cours des époques pour s’adapter aux besoins des combats. Les armuriers cherchent à améliorer la puissance des arbalètes. Ils fabriquent des arbalètes à arc composite « l’arbaleste de cor et d’if », autrement dit munies d’un arc en bois d’if doublé soigneusement de corne et de tendons selon le principe des arcs orientaux, qui succèdent aux anciennes arbalètes primitives constituées d’un arc fait « of a single piece of wood », dont l’arc n’est qu’un solide morceau d’if ou de frêne, d’ormeau ou d’érable. L’arbalète sans étrier s’arme en posant les deux pieds sur l’arc, de chaque côté de l’arbrier et en tirant des deux mains sur la corde. L’invention de l’étrier facilite l’élasticité de l’arc sur toute sa longueur pour l’armer et protège la partie antérieure de l’arbrier. La conception du croc de ceinture, composé d’un étrier et d’une boucle attachée à la ceinture, permet l’utilisation des muscles de la jambe au lieu de ceux des bras. Le croc de ceinture est amélioré par l’adjonction d’une poulie pour démultiplier l’effort à fournir. Divers dispositifs multiplicateurs, levier, crémaillère permettent d’utiliser les deux bras et d’adopter des arcs beaucoup plus raides qui offrent une force beaucoup plus importante. Une telle arbalète est beaucoup plus puissante, son projectile a une plus grande portée, précision et force d'impact. Au XIVe siècle apparaît le « pied-de-biche », sorte de levier articulé dont les branches courbes prennent appui et glissent sur un axe métallique perpendiculaire à l’axe de l’arbrier. Le développement de l’armure de plates incite les forgerons à façonner des arcs d’acier suffisamment puissants pour propulser les carreaux avec assez de force pour percer le métal. Ces améliorations aboutissent à la puissante arbalète militaire du XVe siècle, dont l’arc est armé à l’aide d’un treuil, appelé également « rouet », « tour », « moufle » ou « passot ». Ce treuil se compose d’une boîte de fer avec fond, munie latéralement de deux poulies retenues par trois branches, celle qui est antérieure servant en même temps à retenir la corde. Deux bielles maintiennent un axe d’enroulement avec deux manivelles contrariées. Un mécanisme composé de quatre poulies, deux d’environ 10 cm de diamètre et deux de 5 cm de diamètre, retenues par des brides et terminées par un double crochet avec entretoise, permet de faire passer les deux cordes. La boîte de fer étant emboîtée sur la queue de l’abrier, le tireur place les crochets sur la corde, pose l’étrier au sol et l’immobilise du pied. En tournant les manivelles (8 à 10 tours), il amène sans secousses la corde dans l’encoche de la noix qui pivote et se trouve bloquée par la gâchette. En relâchant les manivelles, il ôte le double croc de la corde, déboîte le treuil, l’accroche à sa ceinture et peut tirer son carreau. La corde bloquée en position « armée » avec un dispositif mécanique, qu'on libère ensuite d'une faible pression permet de maintenir l'arme bandée sans aucun effort et de dissocier le mouvement d'armer et celui de tirer. On peut ainsi viser sans fatigue, améliorer la précision du tir. Utiliser une arbalète est beaucoup plus facile qu'utiliser un arc, ce qui simplifie l'entraînement militaire. En contrepartie, le tir sera beaucoup plus lent qu'avec un arc. L’engin est parfois même trop encombrant pour un homme seul, et devient une arme de siège ou une arme navale de peu d'utilité sur un champ de bataille terrestre. La force de l'arme est fixée par le point d'ancrage, contrairement à celle d'un arc qui varie selon que l'archer tire plus ou moins sur la corde.

Jusqu'à 150 livres, selon la constitution du tireur, il est possible, sans problèmes, d'armer la corde à la main, sans dispositif de réarmement rapporté à l'arme, dans ce cas, le temps de rechargement, toujours plus long qu'avec un arc, reste tout à fait respectable.

L'arbalétrier tire des carreaux d’une longueur variant de16 à 30 cm, selon les besoins et la puissance de l’arbalète. Ils pèsent entre 50 et 70 grammes et leur pointe est en acier à section carrée ou en losange. La hampe ou fustèle est empennée d'ailerons de cuir, de bois, de plomb, de plumes, de parchemin ou de mushettae, une sorte de carton. Comme il est plus facile de disposer de séries de projectiles identiques, ayant les mêmes caractéristiques balistiques, la fabrication des carreaux est simple et moins onéreuse.

Leur forme tronconique très particulière assure la stabilité, le fût court permet de diminuer les turbulences indésirables, et le talon, taillé en biseau régularise l'écoulement de l'air.

La dondaine est un autre type de projectile de 25 cm. D'un usage exclusivement militaire, la dondaine se caractérise par la forme renflée de son fût, destinée à augmenter son poids, d’un empennage en spirale formé de lamelles de bois léger, de cuir, de corne, ou encore de trois plumes de dindon, afin de provoquer une rotation et donc une plus grande pénétration. Les ailerons de vireton sont placés obliquement par rapport à l’axe du trait. Elle est traditionnellement équipée d'une pointe à lames de forme triangulaire, avec ou sans barbelures, conique ou pyramidale à 3 ou 4 pans à base carrée.

Le mot dondaine (ou dondon) se retrouve dans le refrain connu d’une ancienne chanson : « La féri dondon, la féri dondaine » – férir signifie toucher sa cible (dans ce cas, avec une dondaine) ; il s'agit peut-être d'un reste de chanson d'arbalétrier, qui pendant le vol de la dondaine, l'encourage de la voix "féri donc !" et ayant réussi se réjouit d'un "elle a féri, dondaine"i.

Le vireton est un type différent de trait d'arbalète, destiné à un usage militaire. Se rapprochant de la dondaine par la forme renflée de son fût, il s'en distingue par la disposition hélicoïdale de son empennage. Celle-ci lui impose lors de son vol une rotation autour de son axe (d'où son nom : virer signifie tourner), qui augmente ses capacités de perforation d'armures et provoque (couplée à l'usage de pointes à barbelures) des blessures terribles.

Certains carreaux sont incendiaires, munis d’un tampon de chanvre ou de lin, enduits de substance bitumeuse, fixé sous la pointe du trait, ils sont enflammés juste au moment du tir.

Le transport des traits, pointe en haut, se fait dans un petit carquois de bois, de cuir ou de peau, appelé couire qui se porte à la ceinture. Le chroniqueur Froissart nous rapporte qu'à Crécy les arbalétriers avaient une trousse de 50 carreaux qui pesait 2 à 3 kilos. Dire qu’« Un arbalestrier ne tirait que deux carreaux par minute alors qu'un archer tirait douze flèches » semble exagéré. Un arbalétrier compétent peut tirer un carreau toutes les douze secondes environ. L’utilisation de l’arc ou de l’arbalète a donné lieu à des discussions sans fin sur leurs qualités et défauts respectifs et comparés. Les Français ont privilégié l’arbalète, malgré un canon du second concile de Latran tenu en 1138 et 1139, confirmé en 1215, sous Innocent III, qui l’anathématise, et l'appelle « artem mortiferam » et « Deo odibilem ». Pour quelles raisons ? On l’ignore. Est-ce de l’avoir beaucoup utilisé avec succès lors des croisades ? Il faut reconnaitre que les arcs français, d'une portée réduite, ne sont guère performants. On les utilise surtout pour la chasse ou de façon défensive à l'affût derrière les archères des châteaux. De la taille du tireur, l'arc droit «Normand» en bois assez épais, est raide à tirer et n'autorise pas une grande allonge (60 à 65 cm maximum). L’arc «Bourguignon» d'environ 1 mètre 60, également en bois assez épais, se tire avec une plus petite allonge, il est légèrement contre-courbé pour améliorer la souplesse. La combinaison de plusieurs bois dans sa fabrication permet de minimiser les défauts des essences utilisées par la pratique du contre collage. Cette pratique semble peu courante à cette époque, car elle est coûteuse. L'arc est souvent protégé de l'humidité par du cuir ou de la peinture. Il est sans doute plus précis que le Longbow.

L’arbalétrier, en plein combat, ne porte pas de cotte de mailles, mais le grippon, genre de gambison à manches courtes descendant jusqu'aux genoux, composé d'une toile forte cousue sur une matelassure de bourre ou de coton qui protégeant des flèches et des coups d'épée, permet d’être plus léger et d’avoir des gestes plus rapides et plus sûrs. Il ne porte pas de dague, car cette arme qui se porte en dextre le gêne pour le maniement de son arbalète, mais porte une épée dite bâtarde, en senestre. La tête est protégée par un capel de fer, sorte de casque généralement en forme de dôme fait de trois pièces ou plus, avec un large rebord, composé de plaques d'acier rivetées, les bords larges protégeant la nuque et les épaules. Un camail, pièce de mailles, recouvre la tête, le cou et les épaules. Aux pieds, il porte des chausses en grosse toile ou en peau doublée avec des genouillères de fer et des gantelets de mailles.

Lorsqu'il charge son arme et tire ses traits, il s'abrite derrière un bouclier appelé pavois, très grand bouclier rectangulaire ou ovale tenu par un autre soldat ou fiché en terre. Sur la face extérieure figurent les armes du seigneur ou du prince pour lequel il combat. En dehors des combats, son pavois est suspendu au cou ou au dos.

Au XIVe siècle, les archers, pour se protéger le torse, remplacent la broigne par le gambison ou akedon ou hoqueton; veste matelassée de chaque côté (intérieur et extérieur), faite de couches de tissu superposées. Au milieu du XIVe siècle, alors que la cotte de mailles commence à laisser la place à l'armure de plates, le gambison est renforcé par des pièces d'armure en fer (cubitière, colletin, genouillères....) Au milieu du XVe siècle apparaît un nouveau vêtement anglais sous le nom de jack (jaque, en français). Dans la deuxième moitié du XVe siècle avec l'utilisation de plus en plus fréquente des armures apparut une version plus épaisse du jaque (jack), connu sous le nom d’arming doublet en Angleterre et de brigandine en France. L'originalité de cette protection est d'avoir l'apparence d'un vêtement «civil». D'ailleurs, son nom français vient du mot brigandii. Fabriqué par des artisans spécialisés, ce vêtement se présente sous la forme d'un corset d'acier presque toujours sans manches et composé d'un ensemble de plaques de métal articulées, se chevauchant entre deux épaisseurs de cuir. Les plaques sont fixées par des rivets appelés clous, toujours placés par trois, en triangle, avec la tête à l'extérieur. Ils protégeaient le torse, l'abdomen et la partie supérieure des hanches. Des protections de bras et de cuisse complétaient parfois l'ensemble.

En France, les autorités militaires autorisent les « Francs-Archers » à ne pas porter la brigandine, pièce trop lourde qu'ils ne demandent qu'à ôter lorsqu'ils l'ont sur le dos. Ils portent donc exclusivement le jaque.

Aux XIVe et XVe siècles, les arbalétriers et les archers portent sur leur tenue les armes et les couleurs de leur employeur (seigneur, petit noble, ville, etc..). Les écussons sont brodés sur les vêtements, soit de face, au niveau du cœur, soit de pleine face, soit de plein dos.

Le recrutement

Dans un premier temps, le recrutement des arbalétriers et archers se fait, dans chaque ville, parmi les catégories dites « inférieures » de la population, artisans, petits bourgeois ou encore paysans et sur le volontariat. Ils se regroupent au sein de sociétés militaires. Outre leur rôle de défense de la cité, ils ont trois principales fonctions : maintenir l’ordre en cas de troubles, assurer la sécurité publique et garder les remparts, participer aux parades et rehausser l’éclat des cérémonies. C’est à leur frais qu’ils s’organisent militairement, mais le coût élevé de l’entretien les pousse à demander l’appui des municipalités. Celles-ci se gardent bien ne pas accorder une suite à ces demandes. Le roi ne disposant d'aucune armée régulière doit donc faire appel à ces sociétés de défense qui intègrent une « lanceiii », l’unité tactique de base qui se place sous les enseignes d’un banneret. La levée de ces troupes s’opère lentement et elles sont mal exercées. Mais, ce schéma du service roturier reste théorique, car la capacité à gouverner est faible, voire inexistant, et à tous les niveaux, chacun cherche et trouve de bonnes raisons pour être exempté de ce service roturier. Pris dans son ensemble, le système militaire féodal français se révèle extrêmement inefficace: chefs en nombre limité, forces non spécialisées et non permanentes. Plus grave, les troupes servant le souverain sont parfois constituées de véritables opposants, par exemple, des seigneurs en guerre, à titre privé pour des intérêts personnels. En 1351, un édit royal tente de les organiser : « L’arbalétrier qui aura bonne arbaleste, et fort selon sa force, bon baudrier et sera armé de plates, de cervelière, de gorgette, d’espée, de coustel, de harnois, de bras de fer et de cuir, aura le jour (par jour) trois sous tournois de gaiges…Et voulons que tous soient mis par connestables et compaignies de vingt-cinq ou trente hommes, et que chacun connestable ait et prengne double gaige, et que ils facent leurs monstres (revue) devant ceuls à qui il appartiendra, ou qui à ce seront députez ou ordonnez et que chacun connestable ait un pennencel à queue de telles armes ou enseigne comme il liplaira ». Le roi ne se borne pas à l’octroi de privilèges, il tente de les retenir à son service: « elles ne pourront quitter le service sans le congé du capitaine qui commandera, toucheront deux gros vieux tournoisiv, lorsqu’ils ne seront plus en état de servir, ils jouiront des privilèges ci-dessus marqués, en échange, ils prêteront le serment de servir le roi avec promesse de se tenir prêts et appareillés, montés et armés pour se rendre là où il nous plairoit de les appeler ». Chaque entité administrative devant fournir un contingent d'hommes proportionnel au nombre de feux qu'elle abrite. Une cotisation est alors demandée à tous les habitants pour équiper ceux qui se portent volontaires ou que le sort désigne. À l’exemple des rois anglais, Charles V proscrit le 03 avril 1369, les jeux de table : dés, dames, de quilles, palet et autre Soulev. Mais cette mesure ne se révèle pas très efficace. Les Français ne semblent pas avoir le même sens civique ni être aussi disciplinés que les Anglais. Puis, par une ordonnance de juillet 1369, il ordonne un recensement des arbalétriers et des archers et demande à la population d'apprendre à tirer et de s'exercer. Des prix sont décernés aux plus habiles. Mais l'aristocratie s'inquiète de l'importance que prennent ces compagnies d'hommes d'armes non nobles. Elle fait donc pression pour que l'on « cessât de tirer à l'arc », et demande leur dissolution ou la restriction de leur rôle aux actions de police dans certaines villes. Charles VI se laisse convaincre et les supprime. Charles VII utilise le répit fourni par la paix d'Arras (1435) pour opérer un des plus grands changements qui se soient opérés dans l'organisation des forces militaires de notre pays. L'aversion de Charles VII pour le recrutement volontaire fait qu’il cherche des éléments de valeur pour créer des forces nouvelles. En 1429, par la « Grande Ordonnance d’Orléans » sont créées les « Compagnies mixtes d’hommes d’armes et gens de trait vi», mises sous les ordres d’un capitaine pour remplacer les anciennes « lances ». Le chroniqueur français P. de Commynes (1447-1511) en fera plus tard, l’éloge: « La souveraine chose du monde ès batailles sont les arbalétriers et les archiers, mais qu'ils soient à milliers, car en petit nombre ne vallent rien ». En 1445 sont crées les « Compagnies de l’Ordonnance », de cent lances chacune, c'est à dire cent gens d'armes armées de pied en cap et accompagnées chacune de cinq hommes à cheval plus légèrement équipés. Par une ordonnance du 28 avril 1448, après 4 ans de projets et d'études, il complète ces formations, soldées douze mois sur douze, par une infanterie de milice, forte d'environ 18 000 hommes uniquement composés d'archers, le corps des « Francs-Archers». Le modèle en a, peut-être, été la milice d'archers que les ducs de Bretagne lèvent par paroisse depuis 1425. En 1453, Charles VII engage à pris d’orvii, une compagnie d’archers Écossais, la « garde écossaise », officiellement pour les remercier de leur aide contre les Anglais, officieusement chargés de former les archers français. Les « Francs-archers », recrutés au sein de la population non noble, sont facilement mobilisables et en principe, régulièrement entraînés et bien équipés. En contrepartie, ils sont, par un privilège spécial, exemptés de charges publiques et fiscales comme la taille, la gabelle, les corvées, le guet, le logement des soldats. À partir de 1451, les « Francs-Archers » sont encadrés par des capitaines permanents qui ont pour mission, en temps de paix, de les passer en revue 2 à 3 fois par an et en temps de guerre de les mener au combat. Ils ne sont pas maintenus en permanence sous les bannières, mais forment une sorte de réserve active et jouent le rôle de gardes nationaux. En temps de paix, ils sont employés à la garde des châteaux ou à la police des foires. Ils doivent toutefois rester à la disposition du roi. Ils sont mal vus de la population pour leurs insubordinations, leurs insolences, leur couardise et leur indiscipline.

L’intendance

Les archers et arbalétriers sont payés de mois en mois, que le roi soit en guerre ou pas. Un impôt est institué pour payer leurs salaires: la taille des gens d'armes. Ainsi, sous Charles VII, un homme d'armes (noble) reçoit 15 livres pour ses trois chevaux, son page, son coutilier et lui-même, un hallebardier, 5 livres par an et un arbalétrier ou un archer, 7 livres et demi par an, pour lui et son cheval. Un compte de l’époque nous donne le prix de l’équipement, le jaque coûte 5 livres, une dague, 14 sols, une salade 4 livres et un arc et sa trousse 1 livre. Par comparaison, le salaire d'un maître-artisan d'une profession considérée et de grand prestige, celle de tailleur de pierre, est de 3 livres 15 sous par an. À la solde, il faut ajouter les rançons. Toute capture est remise entre les mains du roi ou de l'un de ses lieutenants les plus proches. Cela s'applique pour un roi, les princes, les capitaines de sang royal, ou leurs lieutenants, commandants et connétables ennemis. Les captures peuvent assurer une récompense confortable. Les récompenses sont partagées par la suite. Dans un rapport de la garnison de Tomberlaine entre décembre 1443 et mars 1444, le clerc chargé des contrôles de la garnison enregistre les arrivées, les départs, les périodes d'absence des hommes d'armes et des archers, la liste des rançons des prisonniers et la vente des chevaux capturés et des épées. Le montant des rançons s'élève à 28 livres 17 sous 6 deniers. De cette somme, 9 livres 12 sous 6 deniers sont alloués au capitaine, 3 livres 4 sous 2 deniers au commandant de la garnison et 1 livre 1 sol 5 deniers au roi, le reste au rançonneur. Tous les objets pillés sur le champ de bataille par les archers et arbalétriers ne font pas l'objet d'un rapport, il est donc impossible d’évaluer l'importance des produits du pillage. C'est une action humaine inévitable dès l'instant où cessent la bataille, les cris et les jurons. Dans un étrange calme, des ombres fugaces se mettent alors à l'œuvre, elles travaillent vite et dépouillent les cadavres de leurs armes, vêtements et éventuellement bijoux.

Les rançons et les pillages ne sont pas soumis à l'impôt, et donc d'un bon rapport.

D'une manière générale, ils se nourrissent « sur le dos des paysans ». Il n'est pas un village qui n'ait souffert périodiquement du passage de troupes. Au XIVe siècle, dans certaines régions la prolongation des opérations militaires accumula les ruines. Par exemple, dans la région sud de Paris, la dîme qui rapporte normalement à Antony 35 muids de grains et 120 muids de vin est réduite à 20 muids de grains et 20 de vin seulement en 1384, la différence allant aux gens de guerre. Ces chiffres montrent dans quelle proportion le passage de troupes peut réduire la production disponible pour un village. Les incursions des gens de guerre n'affectent jamais durablement la production des céréales, en revanche, les cultures de jardinage et les vignes subissent des dégâts importants. Le bétail, surtout, constitue une proie tentante. Les soldats se servent là où il y a le plus de nourriture à prendre, à savoir dans les demeures seigneuriales ainsi que dans leurs annexes, les moulins, les fours, les clos et les vergers. En fait, on s'en rend compte, la guerre frappe davantage les riches que les pauvres, et les villes que les campagnes.

Pour les soins, les archers et les arbalétriers sont livrés à eux-mêmes. Pour les cas les plus graves, ils dépendent beaucoup de la générosité et du savoir-faire médical de mires, médecins ou le plus souvent des religieux des villes, des comtés ou des pays qu'ils traversent. Devant la gravité des blessures produites par les flèches des Anglais, les archers et les arbalétriers, les accusent de vouloir les empoisonner. Mais cette accusation semble être fondée. En réalité, elle est motivée par la mort de presque tous les blessés à la suite à leurs blessures, non à cause d’un poison. Les flèches étaient plantées dans la terre pour des raisons pratiques. La terre porteuse de germes générait des infections redoutables sur des blessures, entraînant la mort en l'absence d'antibiotique. Les problèmes d’ordre sanitaires et d’évacuation des déchets sont cruciaux, car source d’épidémies de dysenterieviii.

Les jours de fête religieuse et les jours saints semblent respecter. Mais la superstition tient aussi une place importante dans la vie de ces hommes. Les fétiches et les amulettes sont portés pour prévenir ou guérir des maladies et préserver de la malchance.

L’indiscipline est un véritable problème sinon le problème des Français. Les mouvements de mutinerie de la part de ces soldats impulsifs, souvent pas payés, insatisfaits de l’ordinaire, représentent un risque permanent. La crainte est-elle que les officiers ne distribuent les munitions qu’au tout dernier moment juste avant la bataille, de même que le réapprovisionnement en cours d’action.

Stratégie

La seule stratégie, Philippe VI la résume lorsqu'on lui parlait de ses arbalétriers et archers: «Ne me rebattez pas les oreilles avec ça!....Vous le savez aussi bien que moi, un grand galop de notre chevalerie devrait suffire à desfoncquer (disperser) les Goddonsix». Cette conception ne leur laissait que peu de place. Mais vers la fin du XIVe siècle, l’organisation de l’armée et l'esprit de la chevalerie ont changé. Les chevaliers bannerets et à pennon disparaissent pour être remplacés par des chefs de guerre et capitaines de compagnie. Peu de nobles deviennent désormais chevaliers, car cela coûte beaucoup trop cher, la plupart restent donc écuyers toute leur vie. Ils lèvent des troupes pour de l'argent, constituées de « routiers » qui se vendent au plus offrant, changeant de camp sans scrupule et vivant au détriment des populations en dehors des périodes de guerre. Les « compagnies mixtes» se substituent peu à peu aux « lances », « bannières » et « batailles », aux ordres d'un capitaine, de chefs de guerre (rang inférieur) et d'« hommes d'armes » (à cheval ou à pied) et d'« hommes de traits » (arbalétriers et archers). À présent, on se bat pour de l’argent. Dans la deuxième moitié du XVe siècle, les «Compagnies de l'Ordonnance» sont devenues la première force nationale régulière et permanente du pays. Charles VII, qui termine victorieusement la guerre de Cent Ans a pris acte de l'inefficacité de l'armée féodale, «ni permanente, ni performante».

i J.F. Demange Glossaire historique et héraldique Atlantica 2004 page208 ISBN 2-84394-772-3.

ii Les truands l'utilisaient pour approcher une victime peu attentive.

iii Chaque lance était représentée par un chevalier et des troupes montées, des fantassins et des troupes d'armes à jet. Une compagnie de 100 lances représentait plusieurs centaines de soldats. Ce système est à l'origine du mot « freelance ».

iv Il semble que ce soit là l’origine de la « solde de campagne », double de la solde du temps de paix.

v Ancêtre du football et du rugby.

vi Les comptes établis pour le siège d'Orléans par Hémon Raguier, trésorier des guerres du roi, nous en donne les détails, au début du mois de mars 1429 on compte 562 hommes d’armes, 414 hommes de traits, soit un total de 976 hommes de guerre. Toutefois, il n'existe aucune règle de proportionnalité entre les uns et les autres. Certaines compagnies comptaient presque autant de gens d'armes que d'arbalétriers et d'archers, d'autres comportaient davantage d'hommes de traits.

vii Les archers de ce corps touche par an, pour ses gages, sa robe, et sa monture 344 livres 15 sols.

viii On estime que plus de 15% d’hommes meurt d’un manque d’hygiène, soit souvent plus qu’au combat.

ix Surnom que les français donnaient aux anglais, car ceux-ci juraient souvent par le blasphème: God-Damn qui signifie Dieu me damne et correspond à «nom de Dieu» ce qui donna en français goddon).

 

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