L’EMANCIPATION FEMININE XVIIIe

 
Au XVIIIe siècle, Paris a supplanté Versailles. L’air de la ville importe plus que celui de la cour, où il n’est plus nécessaire de s’attarder. Les salons, les académies, les loges maçonniques, les clubs, les cafés, et le noble jeu de l’arc deviennent les nouveaux lieux de sociabilité où l’on se sent plus libre. Ces centres furent le « terreau » d’idées neuves, et parmi elles, celle de l’égalité des sexes. Les femmes y montrent leurs capacités à s’inscrire dans une économie symbolique régie par la fiction égalitaire, et la reconnaissance. Refusant le diktat du corps et le déterminisme biologique, s’appuyant sur les nombreux exemples de femmes illustres, certaines soulignent les similitudes intellectuelles des hommes et des femmes et en déduisent des droits égaux à l’instruction, à la citoyenneté, à la gouvernance et à l’accès à tous les secteurs de la société.
 

 165106

Reliures : Dos carré collé

Formats : 14,8x21 cm

Pages : 235

Impression : Noir et blanc

N° ISBN : 9782955517352

Prix: 19 Euros.

Disponible à cette adresse ou en librairie:

https://www.thebookedition.com/fr/l-emancipation-feminine-au-xviiie-p-350023.html

 

 

 
EXTRAIT DU LIVRE
 
 

Louis XIV a fait prévaloir une culture de cour. Versailles devient entre 1664 et 1680, un lieu culturel privilégié, où le roi rassemble les écrivains qui peuvent servir cette politique. Les sciences et la philosophie  ne sont pas traitées autrement. La France sert alors de modèle à toute l’Europe par sa littérature, ses manières, ses modes, sa langue, son architecture. Le français est la langue de l’expression, Versailles sert  d’idéal. Cette politique culturelle n’est pas dépourvue de lourdeur. Son objectif est de faire entrer dans son jeu tous les intellectuels, à savoir, servir la gloire du règne.

Dans les derniers mois de la vie de Louis XIV se pratique de plus en plus une forme de résistance à la volonté de puissance monarchique. Plus remarquable, du point de vue de l’autorité immédiate, la contestation s’est élevée à la cour, même jusque dans l’entourage du roi, telle que nous le révèlent à la fois les mémorialistes et les rapports du lieutenant de police sur les salons parisiens où la discussion politique tient une grande place. Les courtisans, que la vie de Versailles lasse et ennuie, s’échappent hors du carcan doré et vont chercher un souffle de liberté et s’amuser à Paris.

Pourquoi s’étonner, dans ces conditions, qu’un petit clerc de notaire, sans nom et sans titre, Arouet François Marie, ose publier en 1713, une « Ode sur les malheurs du temps » ?

Dans tous les domaines et à tous les niveaux, l’autorité monarchique se trouve remise en question, au moment où le roi tombe malade, et meurt le premier septembre 1715.

Son arrière-petit-fils doit lui succéder. Mais celui-ci, le futur Louis XV n’est pas en âge de régner, il n’a que cinq ans et neuf mois. Il est dans l’obligation d’attendre l’âge de sa majorité, fixée à treize ans et un jour.

Une telle situation est planifiée dans les testaments royaux. Dès le lendemain du décès, en séance solennelle du Parlement de Paris, le Régent désigné, neveu du défunt, Philippe d’Orléans, se fait lire le testament et en refuse les clauses qui limitent son pouvoir, sans ménagement, ni scrupule pour la volonté du roi disparu. Le testament prévoit, en effet, un Conseil de Régence qui laisse une place importante aux ducs de Maine et de Toulouse, bâtards légitimés du roi Louis XIV, fils de Mme de Montespan. Pour obvier à cette importunité, le parlement de Paris casse le testament.

Alors que la dépouille royale est conduite à Saint-Denis, sans grande pompe, toute une réorganisation se met en place et va remettre en question le modèle absolutiste louiquatorzien.

Un vent nouveau de liberté souffle sur la France.

La régence qui s’installe surprend les contemporains par sa liberté de critique dans la parole et l’écrit qui contraste, fortement avec la contrainte policière et les silences de l’époque précédente. Il est certain que les langues se sont déliées à l’automne de 1715, d’autant plus volontiers que le Régent n’affirme aucune morgue, ni un souci outrancier de l’étiquette. Bals et soupers sont certainement des invitations à parler librement, sinon écrire.

Opposé à l’absolutisme de Louis XIV, le Régent fort cultivé aime les sciences expérimentales, la musique. Il a des aspects de « despote éclairé ». Il donne plus de pouvoir aux nobles qui ont souffert de l’absolutisme, et crée des conseils, conseil du dedans, conseil du commerce, conseil des finances, conseil des consciences à vocation janséniste. Les parlements retrouvent leurs droits de remontrance, les jansénistes emprisonnés sont libérés, une alliance est conclue avec l’Angleterre.

En réaction contre l’austérité passée, le goût du plaisir, du luxe et de l’argent se déchaînent. À la faveur du pervertissement du pouvoir se répandent des idées nouvelles, aboutissant à une importante évolution des mœurs.

Déjà à la fin du règne de Louis XIV, « la frùhaufklärung » avec des personnalités aussi différentes que Perrault, Houdar de la Motte, Galland, Fontenelle, Bayle, est une illustration caractéristique, de ce qui peut être considéré comme le premier temps du rayonnement des Lumières en France. La Régence, avec la libéralisation de la politique et des mœurs qui la caractérisent, ne fait que renforcer l’épiphénomène.

Après trois ans de régence, Philippe d’Orléans doit supprimer les conseils et revenir à une politique apparentée de celle de Louis XIV. Il confie alors le pouvoir à l’abbé Dubois, devenu cardinal en 1722. Il le conservera jusqu’à 1723, date de sa mort. Homme vénal, libertin, hypocrite, intrigant, mais très intelligent, il est un habile diplomate. Pendant cette période se situe la faillite financière de Law, le financier écossais inventeur du papier-monnaie (billet de banque) et de la première inflation. C’est également le début de la colonisation de la Louisiane, La Nouvelle-Orléans.

Bourgeois et grands seigneurs rivalisent de luxe avec la cour. L’amour des fêtes et des divertissements (déguisements, pantomimes, concerts, comédies de salon) marque les années de la Régence.

La Régence a son agrément à l’élégance et au luxe du décor, mais aussi au raffinement extrême du savoir-vivre. Elle le doit aussi à cette politesse française alors admirée dans toute l’Europe et surtout au charme d’une conversation à la fois spirituelle et nourrie d’idées.

Cependant, les hommes de lettres ne participent guère à cette vie fastueuse. La condition des écrivains reste marquée, sur le plan matériel, par la médiocrité et l’insécurité, parce que la propriété littéraire ne fait encore l’objet d’aucune législation et que la censure et les persécutions constituent des risques très réels.

Les universités apparaissent plus somnolentes que jamais, n’assurant plus leur rôle de centre de la vie intellectuelle. D’autre part, Versailles, créé par et pour Louis XIV, ne représente plus le centre de la vie mondaine. La plupart des nobles y mènent, dans un décor artificiel, une vie de plus en plus difficile financièrement, gaspillant en fêtes et au jeu l’essentiel des revenus de leurs domaines, et les hommes de lettres ne fréquentent que très rarement la cour.

Les morts de Dubois et du régent à Versailles, en 1723, coïncident avec la majorité du roi. Louis XV devient roi régnant, mais en réalité, c’est le cardinal Fleury qui gouverne. À partir de son accession à la Couronne, c’est l’avènement d’une période de sacralisation où les hommes de lettres acquièrent un prestige social beaucoup plus suréminent qu’au dix-septième siècle. Ils deviennent les interprètes et les véritables orienteurs de l’opinion.

La vie mondaine prend alors un éclat inconnu jusque-là. Les gens qui se rencontrent se désignent par les termes de « monde », de « bonne compagnie », de « bonne société », voire tout simplement « la société ». Le « monde », ce sont ceux qui fréquentent le monde et, comme le précise le dictionnaire de l’Académie, « le grand monde » dans le langage familier signifie la société distinguée. Certes, le discours de légitimation met en avant la maîtrise des comportements comme fondement de cette « bonne société », mais cette importance des « manières » est elle-même circulaire puisque le « monde » est seul juge des manières du « monde ». Être poli consiste à faire ce que font les gens polis et, s’il existe des règles de politesse, chacun sait qu’on ne devient pas homme du monde en lisant des livres de civilité, mais par une longue socialisation au contact de la bonne compagnie.

Cet état de choses s’explique par l’apparition à Paris et dans les grandes villes de province, de nouveaux centres de sociabilité. Les hommes de lettres et leur public s’y sentent libres et y ont de l’influence.

Qu’entend-on par sociabilité ?

Un bref retour en arrière sur l’histoire de la notion de sociabilité servira de mise au point tout en soulignant d’emblée l’extension, mais aussi les dimensions sous-jacentes possédées par ce mot en français. Jusqu’au second tiers du XVIIIe siècle, les grands dictionnaires, celui de Richelet (1680,1732), celui de Furetière (1690), celui de l’Académie française (1695-1762) ou celui des jésuites de Trévoux (1701,1740), ne connaissent que l’adjectif « sociable ». Adjectif servant à qualifier ceux que la nature a gratifiés de l’aptitude et du goût à la vie en société. Ce n’est qu’avec l’Encyclopédie, article de Jaucourt (1765) que s’opère le passage de l’adjectif au substantif. Mutation sanctionnée avec le retard coutumier en ce genre d’évolution par le dictionnaire de l’Académie, en 1798-1799.

Entre ces deux dates, un ecclésiastique, influencé par les Lumières, a publié le premier traité connu explicitement consacré à la sociabilité. Il la présente comme une composante essentielle, éthique et sociale, de la nature humaine. Rapportée aux évolutions historiques concrètes dégagées par les recherches récentes, cette apparition de la notion de sociabilité, dans le dernier tiers du XVIIIe siècle, ne laisse pas d’apparaître singulièrement tardive. Elle n’en est pas moins symptomatique d’une extension et d’une prise de conscience de besoins sociaux affectant à leur tour la réalité matérielle.

Cet essor de la sociabilité, souvent le reflet des déséquilibres et des heurts sociaux, reflète la capacité de la société à proposer en retour à la sphère publique un mode d’organisation plus harmonieux.

Ces foyers de sociabilité prolifèrent au XVIIIe siècle. Ils sont représentés par les salons, les académies, les cafés, les clubs, les loges maçonniques, le noble jeu de l’arc, la paume. Ces sociétés allient le plaisir de la convivialité, l’art de la conversation et de la réflexion.

Les salons, tenus par les femmes ont également joué un rôle important avant et sous la Révolution. Le salon est à la fois un espace privé et un espace public, lieu d’échange entre les sexes.

Si l’Histoire n’évoque que trop peu leur rôle, il fut essentiel dans l’évolution de la place de la femme dans la société, même si elles ont eu un rôle plus effacé que celui d’Olympe de Gouges, vouée à un destin tragique.

Née en 1748, sous le nom de Marie Gouze à Montauban, elle était connue comme la fille du boucher de la ville, mais était en réalité la fille du puissant Lefranc de Pompignan, noble influent.

Elle s’éduque seule, vite et mal, ne saura jamais ni bien parler ni bien écrire le français. Mariée à seize ans, elle devient presque aussitôt veuve. Avide de liberté et de célébrité, elle se rend à Paris avec son enfant.

Elle conservera dès lors sa liberté. À Paris, elle devient une femme galante. Elle se lance malgré son parler approximatif dans la littérature et entreprend la rédaction de pièces de théâtre, qui seront longtemps boudées par la Comédie Française, théâtre officiel sans l’aval duquel le dramaturge n’existe guère. Sans doute aussi parce qu’en plus d’être une femme, elle se positionne comme anticolonialiste et donc comme adversaire du racisme plus largement. Sensible aux injustices, elle ne peut que mener, à côté de ses combats politiques, économiques et sociaux un combat spécifique relatif à l’égalité des sexes. Elle choisit une voie pacifiste pour mener son combat, loin des Enragées de la Révolution auxquelles adhérent Claire Lacombe et Pauline Léon.

D’après elle, la femme doit être considérée comme citoyenne à part entière. Olympe de Gouges adresse à Marie-Antoinette le préambule du texte, l’implorant de défendre le « sexe malheureux ».

Mais les actions de cette femme ne se limitent pas à la condition de la femme. Olympe de Gouges s’était engagée dans la Révolution. De plus, elle soutiendra les Girondins à l’aide de ses écrits, et ira jusqu’à défendre le roi Louis XVI.

Ses actes la mèneront jusqu’à la guillotine, en 1793. Dans sa « Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne », elle affirmait « une femme a le droit de monter sur l’échafaud, elle doit avoir également celui de monter à la tribune ».

Plus tard, elle sera considérée comme l’une des toutes premières « féministes ».

Mais malheureusement, la société n’évoluera pas immédiatement de concert avec Olympe.

Comment la femme est-elle perçue pendant le Siècle des lumières ?