VIVRE A ANTONY EN 1465

 
 

L’hiver avait été long, mais juillet était enfin là.

L’air était épais, palpable et moite…

Les moulins des tanneurs aux bords de la Bièvre, les calquières des teinturiers, où croupissaient les peaux tout juste équarries et les fosses à foulons qui mêlaient à l’alun des teintures, l’urine fermentée, dégageaient une émanation pestilentielle et suffocante.

Du linge séchait sur des fils tendus entre les fenêtres des maisons.

Aelidis était une jouvente de 17 ans. Son visage était enjolivé par un petit nez en trompette. De longs cheveux châtains, où se reflétait la lumière, lui arrivaient au milieu du dos.

Elle habitait avec ses parents, rue des meuniers, entre la rue du Moulin et la rue de l’Abbaye où se trouvait la dépendance de l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés.

Elle avait tout pour être heureuse. La guerre avec les Anglois et ses désordres étaient terminés et elle filait l’amour courtois avec un jouvenceau répondant au nom d’Anthony, comme la ville. L’usance voulait que ce nom ait pour origine celui d’un capitaine romain, Antonius. Baliverne ou vérité, allez savoir ? Elle s’en moquait. Comme chaque jour, en ce matin du 21 juillet, elle se dirigeait vers l’abbaye pour faire sa provision d’eau.

Malgré son air fragile, elle possédait un fort tempérament. Cependant, penchée sur la margelle, elle pleurait à chaudes larmes. Traversant la cour pour se rendre à la salle capitulaire, le père prieur, Caribert, la voyant vint près d’elle.

― Que vous arrive-t-il ma fille ? Vous sentez-vous bien ?

― Las, non, mon père. Mon Anthony, sergent archer à la place forte la Tour d’argent, a été enrôlé dans l’ost du roi en route pour Montlhéry.

― Je ne vois là rien d’alarmant qui puisse justifier vos larmes, ma fille ! Il se doit de servir son roi.

― J’en conviens, mon père, mais dans la tour, il faisait le guet sur le « Pont-aux-Ânes », lieu de passage depuis Montlhéry, surveillant l’accès sud de Paris, ainsi, il était à l’abri de la camarde. À présent, il risque mille morts, pour des affaires qui ne le concernent pas, des chamailles de pouvoir, d’alliance et de trahison entre notre roi et le comte de Charolais, le Bourguignon.

― Cela est vrai, ils ont décidé d’en découdre, ils n’avaient plus le choix. Le ciel ne peut avoir deux soleils. En quoi cela te chagrine-t-il ? Cela n’est pas des affaires de jouvente.

― C’est que… Je n’ai aucune nouvelle. En avez-vous ?

― Oui. Nous en avons reçu.

― Oh, contez-moi, mon père, je vous supplie.

― Est-ce une bonne idée ?

― Je vous en prie mon père, tout, plutôt que ce silence.

― Soit, comme tu voudras. Ce fut une étrange bataille. À ce que j’ai appris, l’ost du roi, fort de quinze mille hommes solides, comme ton Anthony et bien armés, a remonté vers Paris sous le commandement du roi lui-même. Le combat s’est engagé il y a cinq jours, le 16 juillet, au matin, dans la plaine de Longpont à deux lieues d’ici. Lors de la première escarmouche, les Bourguignons incendièrent une ou deux maisons et forcèrent les avant-gardes du roi à reculer. Le comte crut qu’il avait gagné la partie. Il s’élança au pas de charge avec ses archers. Les gens du roi se dressèrent brusquement et criblèrent de flèches la cavalerie qui suivait. Le Bourguignon avançait toujours, persuadé qu’il avait taillé en pièces l’armée du roi. Quand il prit conscience de la réalité, il rebroussa chemin avec son escorte.

Toutefois, l’issue du combat reste douteuse et l’on parle de plus de 2000 cadavres des deux bords qui jonchent les blés piétinés.

À ces mots, Aelidis s’évanouit dans les bras du religieux.

«Coupez!», «C’est dans la boîte». Éteignez les Back-light, ordonna le réalisateur Jean Cantet.

Lors de ses repérages, il avait choisi pour les décors extérieurs de son film, «La Bataille de Montlhéry», la cour de l’établissement Sainte-Marie qui jadis fut celle de l’abbaye. Il avait profité des vacances scolaires pour recréer l’environnement de l’époque.

Les machinistes et les acteurs quittèrent le plateau. Une autre scène serait tournée le lendemain.

 

Paru en juillet 2017. Journal Vivre à Antony.